Cinéma : Moussa Séné Absa, écrin de cinéma

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L’écouter c’est côtoyer un artiste total. C’est une voix forte du paysage artistique, qui n’hésite pas à faire des incursions sur la scène médiatique lorsqu’une question de société l’interpelle – INVENTAIRE DES IDOLES


Figure majeure du cinéma sénégalais, Moussa Sène Absa a réalisé une dizaine de longs métrages, comme les mythiques Tableau Ferraille et Madame brouette, mais aussi des séries, comme Goorgoorlu. C’est aussi une voix forte du paysage artistique, qui n’hésite pas à faire des incursions sur la scène médiatique lorsqu’une question de société l’interpelle. Il se livre sur un parcours atypique, qui laisse deviner en creux le flair dont il a toujours fait preuve. Portrait.

Yarakh, à 7 kilomètres de Dakar, fin des années 60. Un paisible village de pêcheurs. Peu de maisons en dur, des baraquements en tôle, en bois, coiffés de zinc. Les ruelles sont sablonneuses. L’air sent les matins favorables, les embruns et les cristaux de sel. Un matin, sur la route de l’école, un garçonnet est absorbé par ce qui se passe devant lui. La scène, il faut dire, est frappante : le bienfaiteur du quartier, sur qui la fortune et la réussite sont tombées, sur qui les louanges des populations ne se tarissent pas, est le malheureux élu d’une triste péripétie. Huissiers et gendarmes le cernent, saisissent ses biens, le malmènent et le laissent déboussolé. L’homme est accablé. Le sont peut-être plus encore, les témoins médusés de la scène, pour l’idole leur quartier. Ce jour-là, le petit garçon est saisi d’émois, que sa candeur ne sait sans doute pas encore lire, ou analyser. Mais il fige l’image, comme un cliché archivé dans sa mémoire. Et c’est plus 30 années plus tard que ce jeune garçon, devenu Moussa Sène Absa, en fera un film : Tableau Ferraille (1997), peinture de la déchéance d’un homme que la providence chahute. Dans le rôle de l’idole déchue, Daam Diagne, magistralement campé par Ismaël Lo, tour à tour député, ministre, avant de gouter l’amère chute, à cause de la trahison de ses compagnons d’ascension, échaudés par ses velléités de probité. Tableau Ferraille, réplique cinématographique de Yarakh, avec son poisson, ses rues sans lotissement, grouillant de vie, révèle aussi la somptueuse Ndèye Fatou Ndaw, femme dévouée de Daam Diagne. Le film met en scène, déjà, les sujets chers au cinéaste : l’argent, l’ascension, le féminisme, la polygamie ; cette dernière, un souvenir têtu chez Moussa Sène Absa, qui le dit désinvolte : « à Yarakh, presque tous les hommes étaient polygames pendant mon enfance. » Le film est le premier grand succès du cinéaste, tant il révèle un pays en éveil, miniaturisé en un village, où les ambitions sont en conflits, au mépris des valeurs. Un classique universel.

Un âge d’or du cinéma

L’anecdote, voilà semble-t-il, le petit caprice de la mémoire du cinéaste Moussa Sène Absa, chez qui le hasard semble avoir une provenance, et les anecdotes, une suite dans les idées. Son œuvre garde cette dimension affective pour les souvenirs. Voilà donc la matière, mais aussi à travers elle, la fidélité à la terre, qui feront de Yarakh le décor de fond, la source, l’origine, du cinéma de Moussa Sène Absa. Le cinéaste y voit le jour en 1958, à la vieille des indépendances. Il perd très vite son père et grandit sous les auspices de sa mère. La famille est pauvre, sans le sou. Moussa Sène Absa sera talibé, pendant trois ans. Yarakh est alors peuplé de prolétaires, tirant de la mer leur seule source de revenus. Mais Yarakh est déjà plus qu’un village, c’est une terre mixte, un quartier populaire aux loyers modérés, qui commence gentiment à se densifier sous l’aspiration de Dakar. La ville naissante offre toutes les commodités pour les travailleurs de la capitale et une retraite populaire. Mais, surtout, l’ambiance, dans ces années 60, y est belle et dynamisée par le contexte : l’euphorie de quête de souveraineté du pays. L’énergie est là. A l’école primaire Bara Gueye d’abord, où excellent élève, le petit Moussa trace un chemin qui le conduira au lycée Van Vollenhoven. Les périples vers la capitale sont joyeux, la distance se parcourt en marchant entre le fief et le lycée. Pour le garçon curieux, c’est le Dakar qui s’illumine, s’ouvre au débat, développe son cinéma, qui l’intéresse et l’exalte. Le cinéma itinérant par exemple, comme ce jour où en plein air on projette le Lion de Saint-Marc, réalisé par Luigi Capuano, en 1963. Premier contact avec le grand écran, premiers frissons face à cette histoire de la  ville de Venise sous le joug de pirates qui tente de s’en libérer. L’ambition commence timidement. Le bon élève sait aussi écrire, de la poésie et se pique de lectures. Passions qu’il développe en cours de théâtre après son bachot. Son loisir premier, ce sont les films, il le sent définitivement. Il se souvient des économies mobilisées, des privations endurées, pour gagner le droit d’accès à quelques séances. Les salles combles, la fumée des cigarettes, les trafiquants de billets autour, l’effervescence avant le début du film, le silence qui s’abat comme le manteau d’obscurité dans la salle, où plus un bruit ne s’esquisse… Tout y passe, plus qu’une relation avec un film, le cinéma de l’époque est presque une liturgie, qui a des effets stimulants pour le jeune Moussa Sène Absa. Les libanais gèrent alors la majorité des salles et deux sociétés, la SEGMA et COMACICO, sont les grands distributeurs qui irriguent la capitale.

Les mentors

C’est riche de ce bagage, de ses souvenirs, que le jeune homme pose ses bagages à Paris, « pour l’amour d’une femme », en 1984. Il s’inscrit, comme une évidence, en licence de Cinéma à Jussieu. Assiste aux cours en dilettante et seulement pendant trois mois. Le temps d’avoir une première fulgurance : un cours métrage de 18 minutes, Le Prix du mensonge, qui séduit et obtient un cachet de 30000 Francs du GREC (Groupe de Recherches et d’Essais Cinématographiques), créé par Jean Rouch. Pour le jeune homme rincé au cinéma, ce sont les prémices du rêve qui se réalisent. Le film, qui sort en 1988, raconte les destins opposés de deux frères, vivant à Paris, et met en scène leur relation avec leur mère. Enfin au plus près de son milieu naturel, la vocation à portée de main, le cinéaste est lancé. En 94, ayant acquis un terrain à Popenguine, la cité sainte, il rentre au bercail. C’est chez lui qu’il veut ancrer son art. Dans le pays, le cinéma a encore une flamme vive, maintenue par les deux monstres sacrés du 7eme art, légèrement rivaux, Ousmane Sembene et Djibril Diop Mambéty. Il entretient des relations amicales et respectueuses avec les deux icones, même s’il se souvient de deux tempéraments différents, deux visions du monde, deux types de cinéma. Ousmane Sembene, qui l’appelle papa, parce que le père du réalisateur de Guelwaar se nomme aussi Moussa, est « un ours » se souvient-il. Quelques épithètes ? « Eruptif, bougonneux, rugueux et cassant ». Il fallait prier pour tomber sur un bon jour. Son cinéma était, selon lui, un cinéma « de confrontation, de combats ». Une drôle de peinture qui rejoint certains témoignages plus confidentiels sur les aspérités de l’enfant de Casamance qui tranchent avec l’image d’Epinal. Moussa Sène Absa pousse même la réflexion sur l’origine probable de ce tempérament chez Sembene : « une connaissance de la guerre, une vie d’épreuves », où il a dû tout arracher. Le vrai mentor, pour lui, c’est Djibril Diop Mambéty, « un gentleman, poète, raffiné, subtil, un écorché vif mais doux, qui a un cinéma de réconciliation ». A ses côtés, il apprendra aussi quelques secrets du métier. Mais pour s’affirmer, s’émanciper de l’ombre tutélaire de ces pères au talent qui peut être encombrant, il faut s’affirmer, tracer sa propre voix, et élargir le cercle des mentors, au-delà de l’Afrique.

Pour commencer la France ! Moussa Sène Absa aime Truffaut, la nouvelle vague des années 60. Un film en particulier, le mythique A bout de Souffle (1960), de Jean-luc Godard. Comment trouve-t-il le cinéma français actuel ? « Il s’américanise, n’a pas la force narrative qui pénètre les méandres de l’être », conclut-il un brin nostalgique. Cap l’Italie ! Il aime Fellini. Aux US, Spike Lee est un autre compagnon de route. De tous les pays, l’inde sera une étonnante une source d’inspiration. Le cinéaste s’entiche de la Tragédie d’Apu (1959), œuvre du réalisateur bengali Satyajit Ray. Fresque d’initiation qui parcourt toutes les dimensions de la vie, de la mort, avec l’amour comme sujet essentiel, la famille aussi. De l’Inde, il tombe aussi sous le charme d’autres films. Il visionne, par exemple, « 33 » fois Abhinetri (1970) un drame romantique réalisé en 1970 par Subodh Mukerji. Un film dans lequel brille la sublime Hema Malini, le fantasme de son adolescence. Un fantasme, plus vrai que nature, quand en 2003, convié comme juré au festival de Goa, il rencontre sa bien-aimée imaginaire, à table. Le beau clin d’œil du destin, qui valide, les paliers gravis et son appartenance au club des réalisateurs. De ces mentors, de ses inspirations, il tirera son cinéma, qui sent ces influences, notamment la dimension de l’amour, contrarié, complexe, tragique, qui s’épanouira tout de même dans ses films.

Un cinéma de sens et d’essence

Pour le dire rapidement, le cinéma de Moussa Sène Absa est un cinéma sensible qui s’ancre dans le réel, en explore les galeries, les couleurs, les odeurs, les rythmes, les sons. Les chœurs s’enchainent, les séquences bariolées, et, on sent un souffle, une énergie urbaine, qui de Yarakh et la mégapole dakaroise, donne des décors mixtes. Un cinéma qui retrace des destins, flaire les sujets du moment, garde un attachement au réel, et peint les émotions. C’est un cinéma en mouvement qui veille à ce que l’art ne se sacrifie pas sur l’autel du discours politique. Tous les thèmes ou presque sont là : dans Yoole, le sacrifice (2010), le drame de l’immigration, avec en toile de fond, le clin d’œil toujours à Yarakh et au destin des pêcheurs. Dans Teranga Blues (2006), le retour d’immigration et ses tourments, où l’ode urbaine perpétue le cinéma d’ancrage. Dans Ainsi meurent les anges (1999), l’immigration est aussi en scène, tout comme le destin de ces femmes qui rappellent le roman Celles qui attendent de Fatou Diome. Dans Ca twist à Popenguine (1994), le rêve par la danse, le goût de l’évasion, et les tensions post-coloniales déjà. Blues pour une diva (1998), qui célèbre la chanteuse et comédienne Aminata Fall Garmi… Et bien d’autres. Une décennie faste et prolifique ! Au total, une quinzaine de films, au spectre varié, qui racontent le Sénégal et le monde. On revoit aussi les même acteurs, Thierno Ndiaye Doss, la fétiche Ndèye Fatou Ndaw, et des invariants : un travail soigné sur les bandes originales, les images, qui suggère l’artisanat qui a donné naissance à ce cinéma du flair.

Mais, de toute l’œuvre, c’est surtout à la télévision, tous les jours, que les sénégalais avaient rendez-vous avec le cinéaste. Avec le mythique personnage de Goorgoorlu, débrouillard qui trime pour nourrir sa famille, le tour de force est géant, d’arriver à capter, en si peu de temps – les épisodes étaient brefs -, un cliché qui rend si bien compte d’un pays en proie à la survie, mais qui garde une énergie vive, une bonne humeur et une bonne dose d’humour. Avec la tragédie du quotidien bien amortie par le registre comique et les comiques de situation, l’équipe qui produit la série du personnage culte du dessinateur Alphonse Mendy alias TT Fons, permet l’identification, l’évasion, l’hilarité, tous les jours. En filigrane, toutes les obsessions du cinéaste apparaissent encore dans les décors dépouillés, les vies simples racontées, et même le même acteur, le mythique Baye Eli. En revenir presque toujours à cette terre de Yarakh, où est aussi né le film le plus célèbre de Moussa Sène Absa, les pérégrinations de Madame Brouette (2002). Cet avatar d’une amie d’enfance, à la beauté foudroyante, mariée plusieurs fois, avant de décider de s’affranchir des hommes. La force de l’anecdote ici encore, comme dans Tableau Ferraille. Cette amie, bien réelle, rudoyée par ses relations avec les Hommes, confie un jour à au cinéaste à propos de son ancien amant qui l’a abandonnée : « s’il revient, je le tue ». C’est par cette scène de meurtre que le film commence… Film culte au féminisme précurseur, Madame bouette raconte l’univers plus que réel, des vies de femmes africaines qui animent les marchés, les gargotes, les foyers, véritables piliers qui doivent affronter toutes les pesanteurs sociales. Dans les galeries, la prostitution, la drogue, les magouilles, l’auteur ne laisse rien du plateau social.

L’importance de l’Art

Aujourd’hui, le cinéma peine à rebondir. Seules les gloires rapatriées depuis la France – Mati Diop, la nièce qui prolonge la filiation de Mambéty ou encore Alain Gomis – semblent reprendre les flambeaux des aînés comme Moussa Sène Absa. Le nerf de la guerre reste le financement. Se pose toujours en effet, la question de l’argent, qui rend encore le cinéma si peu souverain. C’est toujours « la croix et la bannière faire un film », concède-t-il, même si le FOPICA (le Fonds de promotion de l’industrie cinématographique et audiovisuel), essaie de jouer sa partition. Mais bien plus encore, les cinémas comme lieux physiques, comme enthousiasme collectif, ne suscitent plus vraiment l’engouement d’antan. Les séries sont venues combler un vide, en gagnant en technicité ce qu’elles perdent en authenticité. Comment ne pas évoquer Maîtresse d’un homme marié, la coqueluche du moment ? Moussa Sène Absa est loin d’être emballé : « il manque de l’art », juge-t-il. Aujourd’hui dans sa maison à Popenguine, le cinéaste, qui est aussi un grand peintre, regarde avec une certaine amertume le devenir de son pays. Dans une récente et décapante interview, pour SenePlus, il a fustigé les politiques et les religieux qui « tiennent en otage le pays ». Il se désole du manque d’empathie. On sent tantôt chez lui, une nostalgie d’une époque faste révolue, tantôt, une énergie prête à rebondir. Sur la précarité des artistes, il suggère des pistes de réflexions : « pourquoi ne pas créer une collection d’art nationale, un véritable musée, nourrie de la création locale ? La création d’une mémoire collective qui satisfait le double but de laisser un trésor mais aussi de financer les artistes. Un fond de solidarité, bien administrée, pour éviter les drames récurrents d’artistes, morts sans rien et souvent morts de dénuement ? » Mais bien plus encore, encourager une « diplomatie culturelle » comme sut le faire Senghor, et faire de l’art un centre important, une identité, un legs, pour les générations. Des idées généreuses pour rebâtir qu’il propose aux décideurs !

Dans sa maison à Popenguine, au bord de la mer, sans doute pense-t-il à Yarakh, par le courant complice des alizés. Le village de son enfance est devenu un pôle qui englobe la baie de Hann mais qui n’a pas – encore – connu la transformation des Almadies ou de Ngor, autres historiques villages de pêcheurs, devenus abris de résidences cossues. Le grand lecteur de Gabriel García Márquez et de Jorge Amado, semble avoir dans ses lectures un tropisme sud-américain. Lui qui est sensible « à la beauté, à la tendresse », doit épouser cette vie romantique, presque bohémienne. Savourer les jeux de ses enfants sur la grève, lui qui est resté un gamin, comme ceux qu’on voit dans ses films, incarner une candeur pleine de rêve. Savourer aussi, avec de la fierté, ce chemin parcouru, avec sa canne à la main, ses tenues, qui donnent à son allure, des accents de seigneur fantasque. C’est peut-être, une des choses à retenir : écouter Moussa Sène Absa, c’est vivre un moment exaltant, côtoyer un artiste total, un gueulard, génial homme de théâtre, possiblement excentrique, qui est le personnage – annexe, voire central – de tous ses films. Et cette verve et cette droiture, héritées de sa mère qui lui a appris à « ne jamais baisser la tête, à ne jamais mentir », sont restées comme des boussoles, qui se fichent des ragots et des injonctions à la bienséance. Le cinéma ne peut pas juste « survoler » les problèmes, et cette dimension de « l’engagement » dans l’Art n’est plus un débat, il l’a tranchée. Reste à trouver la mesure et l’équilibre pour préserver l’harmonie. Une quête perpétuelle. Il fournit l’écrin, il appartient aux amateurs de l’ouvrir, de le découvrir.  Et, l’homme n’a pas abattu ses dernières cartes. Si récemment, il n’a pas fait beaucoup de films, il n’est pas question de prendre sa retraite. Il est d’ailleurs actif sur le front des séries, dont une pour France télévisions, Black & White, quatre épisodes prévus pour l’automne. Impatient et curieux d’y voir sous quels traits, apparaîtra Yarakh…

LA CHRONIQUE HEBDO D’ELGAS

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